Cet article est sorti dans L’Express le 5 juillet 2005.

Quand il évoque son lointain passé de militant maoïste, Georges Frêche affiche une pointe de nostalgie attendrie.

Son parcours « pro-chinois » n’a pourtant rien de commun avec celui d’un Serge July, d’un Bernard-Henri Levy ou d’un Philippe Sollers. En dépit de leurs frasques abondamment comptées, aucun d’entre eux n’a été arrêté par la police suisse à la sortie de l’ambassade chinoise à Berne.

En juin 1965, Georges Frêche se fait pourtant « cueillir » sur le territoire helvétique, en compagnie de plusieurs militants. Après une garde à vue assortie d’un interrogatoire, il est expulsé manu militari.

Que fait-il à Berne et pourquoi les autorités surveillent-elles les pro-chinois français avec tant de zèle ?

Le schisme sino-soviétique, qui marque l’éclosion des mouvements maoïstes, date de 1963. Né le 9 juillet 1938 à Puylaurens, dans le Tarn, Georges Frêche apparait dans cette période comme un jeune universitaire, fasciné par les idées nouvelles. Sans attendre, il rejoint les Amitiés Franco-chinoises. Dès 1964, il adhère à la Fédération des cercles cercles marxistes-léninistes, que dirigent Jacques Jurquet et François Marty.

Il n’est rien de commun entre les sinophiles de la première heure et les folkloriques « maos » des années 70. Mini-groupuscule, la FCML mène une lutte active contre les « révisionnistes soviétiques ». Traduisons : le PCF.

La petite organisation dépend étroitement de la Chine, qui la subventionne généreusement. Pour des raisons de sécurité et de discrétion, les contacts entre les militants français et les hiérarques chinois s’effectuent en territoire neutre, à l’ambassade de Pékin à Berne. Les échanges relèvent-ils du dialogue politique ou du renseignement ?

En février 1965 sort le premier numéro d’un organe militant, qui prétend concurrencer L’Humanité et se nomme pompeusement L’Humanité nouvelle. Au vrai, le journal « marxiste-léniniste » est financé à coups de valises de dollars. Berne est ainsi non seulement le lieu où les militants reçoivent des consignes, mais encore la banque secrète de la révolution.

Et Georges Frêche, dans tout cela ? Jeune et fringant militant de la FCML, il a l’insigne honneur d’écrire dans L’Humanité nouvelle, sous le pseudonyme de « Georges Lierre ».

La situation se complique rapidement. À l’instigation des Chinois et des Albanais, des cercles dissidents surgissent un peu partout. La FCML domine le sud de la Loire. Au nord, un Centre marxiste-léniniste de France (CMLF) commence à la concurrencer, sous la houlette de Claude Beaulieu. On assiste dès lors à une guéguerre tragicomique entre groupuscules rivaux.

Arrive Georges Lierre. Bien que membre de la FCML, il lorgne avec sympathie sur les rivaux du CMLF. Les deux mouvements ne pourraient-ils surmonter leurs divergences et s’unir face à cet ennemi commun qu’est le Parti communiste ?

Georges Frêche se rêve en grand rassembleur d’un courant maoïste déjà divisé. Pendant les six premiers mois de 1965, il prend son bâton de pèlerin et entreprend de séduire, une à une, les cellules de la Fédération, en une véritable campagne électorale.

Profitant notamment de l’absence de Jacques Jurquet et François Marty, partis pour l’Albanie en « visite officielle », il parvient à convaincre plusieurs cercles, dont celui de Paris. La réaction des dirigeants est foudroyante.

Le 5 juin 1965, ils adressent en toute discrétion une lettre par porteur à l’ambassadeur de la République populaire d’Albanie : « Nous sommes en train de faire face à une situation sérieuse qui vise à saper l’unité de la FCML, et qui est développée par un élément introduit dans nos rangs depuis décembre 1964. » L’élément introduit est évidemment Georges Frêche. Et la direction de conclure : « La gravité de la situation nous contraint à vous prévenir par la voie la plus rapide, avant même que nous ne nous rencontrions en fin de semaine (ce samedi). »

Frêche et les « frêchistes » sont immédiatement exclus de la FCML. Dans une note confidentielle transmise au gouvernement albanais, le secrétariat de la Fédération exprime sa rancoeur : « Brillant d’éloquence et faisant étalage d’une grande érudition marxiste-léniniste, ce curieux personnage a pu illusionner quelques honnêtes militants. Mais en fait, son ambition ne s’est pas retenue longtemps. »

Georges Frêche va-t-il se laisser manger tout cru ? Le militant a de la ressource et il est, lui aussi, en contact avec les Chinois. En juin 1965, il accepte de faire le voyage de Berne. Il s’agit de réconcilier les parties adverses, sous les auspices de la Chine bienveillante. La police helvétique profite de ce rassemblement pour mettre tout le monde dans un panier à salade…

Plus tard, Georges Frêche rallie le Centre marxiste-léniniste de France, qui adopte très vite une position curieuse, probablement dictée par les Chinois : lors des élections présidentielles de décembre 1965, il appelle à voter De Gaulle, pour « barrer la route à Mitterrand, le candidat américain » !

Georges Frêche s’éloigne bientôt à petits pas et rallie la social-démocratie. Son pseudonyme, Georges Lierre devient alors un sobriquet, les maoïstes ayant désormais pour habitude de le surnommer… « la plante grimpante ».