Note : cette version remaniée ne figure que dans l’édition italienne du livre, Carlos Castaneda, la vérité du mensonge, parue en février 2007.

Dans cette période, il se pourrait que l’écrivain renforce la structure du groupement discret qui l’entoure et le protège. Le 21 septembre 1981, il donne procuration à Regine Thal, qui peut désormais se livrer en son nom à toute démarche légale. Spirituel et temporel se rejoignent-ils ? Aux yeux des jeunes filles qui l’entourent et le chérissent, Castaneda a souvent l’aspect d’un père ou d’un conseiller. Patty Partin, alias Nury Alexander, est sa préférée. Il surveille ses études et la pousse à s’inscrire en économie à UCLA. De son côté, Kathleen Pohlmann, dite Carol Tiggs, décroche une licence d’acupuncture. Les apprenties sorcières ne se contentent pas d’adopter des pseudonymes ou de changer d’identité. Les vestales doivent aussi rompre les ponts, abandonner famille et amis : « We dont need frieeeeends ! » (nous n’avons pas besoin d’amis), martèle Carlos, qui insiste sur le côté geignard du terme anglais désignant les amis.

Regine Thal, alias Florinda Donner, s’impose comme un chef de meute. Cette petite femme blonde dont le « totem » est la grenouille étudie l’anthropologie à UCLA depuis 1970. Elle publie en 1982 un ouvrage remarqué : Shabono : A Visit to a remote and magical world in the heart of the south american jungle (Shabono : visite d’un monde magique et dissimulé au coeur de la jungle sud-américaine). À bien des égards, ce rapport « scientifique » imite la langue castanedienne. Florinda s’est mêlée aux Indiens, au point d’être prise elle même pour une « chaman ». En 1983, Rebecca B. De Holmes affirme toutefois dans un article retentissant de la revue American Anthropologist qu’il existe de troublantes similarités entre l’ouvrage de Florinda Donner et le livre Yonoàma, d’Ettore Biocca, qui raconte l’histoire d’Helena Valera, une jeune femme autrefois kidnappée par des Indiens du Venezuela. Le travail de Florinda Donner s’avère ainsi tout aussi discutable que celui de Carlos Castaneda. L’élève marche sur les traces du maître. Peut-être la jeune femme ne fait elle qu’emprunter le sentier du guerrier, en se rendant insaisissable. Tout au long de sa vie, elle multipliera par la suite les déclarations fantaisistes et mentira lourdement sur sa biographie.

Carlos demeure proche d’Amy Wallace. On se souvient qu’il a fait la connaissance de la fille d’Irving Wallace durant l’été 1973. Il n’a depuis lors jamais rompu le fil. Régulièrement, il l’appelle, il lui écrit, il prend de ses nouvelles, il lui raconte sa vie. Il y a dans cette fidélité quelque chose de touchant. Il ne s’est rien passé, avec Amy. Mais dans l’esprit de Carlos, elle appartient de facto à la cohorte des proches. En 1983, elle reçoit un étrange coup de fil. C’est Carlos. Il semble complètement désespéré. La Gorda vient de mourir et il pleure la défunte, avec des accents d’une incroyable sincérité. Amy Wallace n’a aucune raison de douter de l’existence de La Gorda. Elle est touchée. Cet homme que les foules adulent est donc capable de souffrance et d’incertitude ? Ce chagrin ne peut manquer d’intriguer. Carlos est-il à ce point convaincu de la véracité de ses personnages qu’il les pleure, quand il les fait mourir ? Vis à vis d’Amy Wallace, l’auteur d’Histoires de pouvoir manifeste un fascinant trait de caractère. Du jour où il l’a rencontrée à l’âge de dix-sept ans, il a su qu’elle lui était destinée. Il a fait preuve depuis lors d’une incroyable ténacité. La « fusion » ne s’effectuera en fin de compte que dans les années quatre-vingt-dix.

En 1984, Castaneda est contacté par Federico Fellini. Le cinéaste rêve d’adapter L’Herbe du diable et la petite fumée, ou plutôt de l’importer dans son propre univers. Le projet n’a rien de virtuel. Fellini s’emploie à lui donner chair. Il contacte Alexandro Jodorowsky et lui suggère de participer à l’écriture du scénario. Le film pourrait s’appeler Viaggio a Tulum (Voyage à Tulum). Fellini éprouve cependant de grandes difficultés. Pensait-il que Carlos ferait preuve d’un plus grand enthousiasme ? Il ne parvient difficilement à l’approcher. Il entre en langue avec Ned Brown. Mais l’agent littéraire se montre catégorique. Il ne connait même pas l’écrivain, dit-il et nul ne saurait lui parler. Les manuscrits eux même sont apportés à l’éditeur par un jeune Mexicain.

En désespoir de cause, Federico Fellini se rend à Los Angeles en 1986. Par l’intermédiaire d’une femme nommée Loghi, qui évolue dans la mouvance des adeptes, il finit par nouer un lien. Dans un entretien accordé à Toni Maraini en 1990, Fellini décrit sa rencontre avec Carlos Castaneda, qui vient lui rendre visite à son hôtel.

Le nagual se montre courtois et enjoué. Il affirme que don Juan adore La Strada. Mieux encore : le vieil Indien avait prédit que les deux hommes se verraient.

Castaneda n’est pas venu seul. Plusieurs femmes l’accompagnent. Certaines escortent Fellini sur le site précolombien de Tulum, au Mexique. Dans les semaines qui suivent, Fellini se croit victime d’un sort et il lui semble que les objets quotidiens se trouvent magnétisés. Castaneda le sorcier l’a‑t’il entrainé dans un univers parallèle ? Jamais plus les deux hommes ne se parleront. Quant au film, il ne verra pas le jour.

Ce n’est pas la première fois que Carlos se voit courtisé par le milieu du cinéma. Ne réside‑t’il pas à quelques kilomètres de Hollywood, dans la capitale mondiale de l’industrie cinématographique ? Dans les années soixante-dix, il a été approché par le producteur Joseph Levine, qui souhaitait déjà transposer au cinéma L’Herbe du diable… On avait songé à Anthony Queen, pour incarner Carlos. Mia Farrow devait participer au film. Mais le projet n’a jamais abouti. D’autres essayèrent en vain d’obtenir son accord, pour d’éventuels montages cinématographiques : Jim Morrisson, Dino de Laurentiis essuyèrent des échecs. Mais que penser d’Oliver Stone, qui nomma sa maison de production Ixtlan Films ?