(Article publié dans Historia, fevrier 2022)

Comment les ultras de la Collaboration ont-ils pu survivre à la Libération ? Contre toute attente, les anciens du Parti populaire français, du Rassemblement national populaire, ou du Mouvement social-révolutionnaire ont proliféré dans l’après-Guerre.
Reconnus coupables d’avoir souhaité la victoire du nazisme, ils sont pourtant durement châtiés. Sans occulter l’ampleur et l’horreur des crimes commis par le camp nazi, l’épuration qui accompagne et suit la Libération ne cesse de faire couler de l’encre. 350 000 Français passent devant les tribunaux. 40 000 sont condamnés à la prison, 7000 à la peine capitale. Cette épuration judiciaire et les exécutions sommaires se chiffrent au total par plus de 10 000 morts.
On évoque des femmes tondues, des exécutions sommaires, des procès iniques, des lynchages. Cette justice expéditive ne fait guère honneur aux libérateurs.
Certains ultras parviennent cependant à passer entre les mailles du filet. Comment s’y prennent-ils ?
Au printemps 1945, l’Europe est en proie au désordre. Avec la défaite de l’Allemagne, partout, les camps s’ouvrent et les prisonniers d’hier s’agglutinent dans les gares, en cherchant à rentrer chez eux. Parmi eux, il y a bien sûr les rescapés des camps de concentration, les prisonniers de guerre, mais aussi de nombreux travailleurs, forcés ou volontaires. Débordées, les armées alliées font appel à la Croix rouge, qui fait imprimer d’urgence des passeports provisoires. Les anciens détenus ne possèdent en effet aucun papier d’identité. Dans ce contexte, certains employés de la Croix rouge aident les anciens nazis en leur délivrant des passeports.
Les partisans du Reich bénéficient d’une deuxième aide providentielle. Mue par un anticommunisme viscéral, une partie de l’église décide de venir en aide aux réprouvés. Ceux-ci bénéficient désormais de ce que l’on nomme « le réseau des monastères ». Ils sont cachés dans des institutions religieuses, à l’image de Marcel Déat. L’ultra-collaborationniste se planque dans un monastère de Turin avec sa femme Hélène jusqu’à son décès en 1955, sans jamais être inquiété.
En parallèle, la situation en France évolue très vite. La plupart des exactions de l’épuration sauvage sont commis entre juin et octobre 1944, quand des milices patriotiques et des tribunaux révolutionnaires se substituent aux organes de l’État. On observe une normalisation des procédures à partir d’octobre 1944, quand le gouvernement reprend la main. Les prévenus disposent d’avocats et les droits de la défense sont respectés. On cesse de fusiller à tour de bras au terme de procès menés à la hussarde. Les femmes ne sont plus tondues. Pourtant, la répression se maintient avec vigueur de 1944 à 1946. Les détenus sont traités avec dureté. Ils sont frappés, enchainés, exposés aux sévices de gardiens parfois sadiques.
Mais à partir de 1947, l’opinion évolue sensiblement. En 1944 et 1945, François Mauriac ou Jean Paulhan s’apparentaient à des voix solitaires, quand ils fustigeaient les excès de la justice des vainqueurs. Mais les temps changent. En 1947, le colonel Rémy, qui fut officier de renseignement dans la Résistance, réclame dans le journal de droite Carrefour une épuration de son propre camp. Le Révérend Père Bruckberger, ou Marcel Aymé s’enflamment à leur tour. On voit ainsi progressivement le regard se modifier. L’outrance des épurateurs devient objet de scandale. Dès lors, la justice et les autorités font preuve d’une plus grande mansuétude envers les collaborationnistes. On réduit les peines et on gracie les condamnés. En mars 1946, 29 401 personnes croupissent en prison ou attendent de passer en jugement. Le 1er novembre 1951, il n’en reste que 2939.
La « réconciliation nationale » fait l’objet d’un large débat. Dans un discours prononcé à Alger en mai 1949, le Président Vincent Auriol annonce que les détenus convaincus de collaboration, « sauf les traitres, les dénonciateurs et les tortionnaires », seront libérés et recouvreront leurs droits civiques.
Vincent Auriol aimerait que les blessures de la guerre cicatrisent. Les anciens collaborateurs devraient à ses yeux se voir réinsérer dans la communauté nationale.
La loi du 5 janvier 1951 autorise enfin la libération anticipée de personnes condamnées pour crimes de collaboration à des peines inférieures à la perpétuité. La dégradation nationale cesse d’être une peine criminelle. Les ex-collaborateurs peuvent désormais travailler dans les médias. Ce n’est qu’un premier pas. Votée le 6 aout 1953 par 394 députés contre 212, l’amnistie proposée par le Président Vincent Auriol met un point final aux mesures prises par la République d’après-Guerre pour châtier les crimes de collaboration.
Les collaborationnistes en cavale ont ainsi tout intérêt à jouer la montre. Plus on s’éloigne de la Libération, plus les autorités se montrent clémentes ou indifférentes, dans le contexte d’un climat de réconciliation nationale sur fond de guerre froide et d’anticommunisme, tandis que l’opinion se préoccupe avant tout des questions liées à la décolonisation.
C’est dans ce contexte que se constitue un réseau d’entraide, dont la cheville ouvrière est l’industriel Eugène Schueller, PDG de la société L’Oréal. Schueller aide un certain Georges Soulès. À la Libération, cet ancien dirigeant du Mouvement social révolutionnaire (MSR) est inculpé pour intelligence avec l’ennemi. Dès lors, il se cache et change continuellement d’adresse. Le 1er mars 1947, il réussit à passer en Suisse avec un faux passeport. Il se rend à Genève, chez l’homme d’affaires Hermann Berli, qui dirige L’Oréal dans la Confédération helvétique. Georges Soulès s’installe en Suisse jusqu’à la fin de l’année 1951, aux frais de la société L’Oréal. Il devient alors progressivement l’écrivain Raymond Abellio. Son premier roman, Heureux les pacifiques, sort en 1947 chez Flammarion. Il reçoit le prix Sainte-Beuve. Acquitté en 1952, Georges Soulès peut définitivement rentrer en France en 1953.
Surnommé « La Buche », Jacques Corrèze a combattu sur le Front de l’Est. Milicien, il a rejoint le SD, le service de renseignement des SS. Arrêté à la Libération, il est condamné, le 9 octobre 1948, à dix ans de travaux forcés. Il est libéré dès 1949, grâce à une amnistie. Aussitôt, Eugène Schueller l’embauche. Corrèze développe le groupe L’Oréal en Espagne et en Amérique latine. Il devient président de la société Cosmair aux États-Unis. En 1966, il est réhabilité. Il s’installe à Paris, dans un grand appartement qui donne sur la Seine. Pendant la Guerre, Jacques Corrèze donnait le conseil suivant : « Pour supprimer quelqu’un en toute tranquillité, on met le corps dans une voiture glaces ouvertes, on embraye, on met la voiture à l’eau et au bout de huit jours, le corps est méconnaissable ».
Si Jacques Corrèze est un dur, il n’est rien auprès de Jean Filliol, considéré comme un « tueur sanguinaire », dans la mesure où on lui attribue une centaine d’assassinats. En 1944, Jean Filliol rejoint le chef de la Milice, Joseph Darnand, à Sigmaringen. Lors de l’écroulement final de 1945, il gagne l’Italie. Il réussit à rallier l’Espagne, où il intègre la filière ibérique de L’Oréal, Procasa, fondée par Jacques Corrèze…
Ténor de la station collaborationniste Radio Paris, Jean Azéma s’engage en 1944 dans la Waffen SS. Il officie sur Radio-Patrie, qui émet depuis la ville allemande de Bad Mergentheim. Au printemps 1945, il gagne l’Italie, puis franchit clandestinement la frontière suisse à Chiasso. Il se rend à Genève, où il est hébergé clandestinement par l’ex-speaker de radio Berlin Roger Bretscher. Repéré par les autorités suisses en 1946, il file en Espagne où il intègre à son tour la société Procasa. Il parvient à s’envoler pour l’Argentine en 1948. Jean Azéma monte alors en grade et prend en charge la publicité du groupe L’Oréal.
Les collaborationnistes les plus radicaux ont encore, après la guerre, beaucoup d’amis fidèles.
Christophe Bourseiller

ANNEXES

EUGENE SCHUELLER

Eugène Schueller nait le 20 mars 1881 dans l’arrière-boutique de la pâtisserie de ses parents. Jeune et brillant ingénieur chimiste, travailleur acharné, ne dormant que quatre heures par nuit, il dépose son premier brevet en 1907 sous le nom de la société L’Auréal, qui devient L’Oréal en 1909. La même année, le jeune inventeur épouse Berthe Doncieux, dite Betsy. Leur fille unique, la future Liliane Bettencourt, nait le 21 octobre 1922.
En rachetant la société Monsavon en 1928, Schueller devient l’un des pionniers de la démocratisation des produits de beauté, autrefois réservés à l’industrie du luxe. Il lance un magazine féminin, Votre Beauté, en 1933. En 1935, il fonde un groupe de presse et d’édition, la Société d’éditions modernes parisiennes. Il impulse enfin en décembre 1936 un magazine économique : L’Action patronale.
En parallèle et en secret, il finance un réseau terroriste d’extrême-droite initié par le polytechnicien Eugène Deloncle, l’Organisation secrète d’action révolutionnaire, que l’on désigne bientôt comme « la Cagoule ».
Pendant la guerre, il s’implique fortement dans la collaboration et participe à Paris au Mouvement social révolutionnaire d’Eugène Deloncle. « Blanchi » à la Libération, il devient le grand protecteur des collaborateurs en fuite, qu’il recycle chez L’Oréal.
Il est décédé le 23 aout 1957.

GEORGES ALBERTINI

Né le 13 mai 1911 à Chalon-sur-Saône dans une famille modeste, Georges Albertini intègre l’École normale supérieure de Saint-Cloud en 1932. Il devient un actif militant des Étudiants socialistes, puis de la SFIO.
Lors de la signature des accords de Munich en 1938, il s’affirme comme un pacifiste munichois. À l’instar de nombreux socialistes, il estime que la défense de la paix passe par la réconciliation avec l’Allemagne nazie.
Lorsque les Allemands envahissent la France, il rejoint un groupe pronazi : le Rassemblement national populaire de Marcel Déat. Il en devient le secrétaire général en avril 1942.
A la Libération, il est cueilli par la police à l’automne 1944, puis condamné à cinq ans de travaux forcés, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Il se voit finalement libéré en mars 1948, un an avant le terme de sa peine, à la suite d’une intervention d’Édouard Herriot, alors Président radical de la Chambre des députés.
L’ancien chef du RNP monte alors un efficace réseau anticommuniste nommé « Est-Ouest ». Il se spécialise dans le renseignement sur le monde communiste et devient, jusqu’à sa mort en 1983, une éminence grise, crainte et reconnue, des principaux dirigeants des IVème et Vème Républiques.

MAURICE BARDECHE

Ainsi que l’écrit joliment Patrick Besson en 2004 : « Maurice Bardèche entra dans la Collaboration après la Libération, ce qui était pousser loin l’anticonformisme ». Né le 1er octobre 1907, Maurice Bardèche est le beau-frère de l’écrivain Robert Brasillach. Il ne fait guère parler de lui pendant l’Occupation. Mais en 1948, il publie un bréviaire, Nuremberg ou la terre promise, qui constitue le premier manifeste néo-fasciste de l’après-Guerre. Le livre sort dans sa propre maison d’éditions, vouée aux textes maudits, Les Sept Couleurs. L’ouvrage suscite un tel scandale, que son auteur est arrêté, puis incarcéré plusieurs mois. Dès lors, Maurice Bardèche devient le principal refondateur de l’extrême droite. Il contribue en mai 1951 à la création de la première Internationale brune : le Mouvement social européen. En décembre 1951, il lance la revue Défense de l’Occident, dans laquelle écrivent Lucien Rebatet ou François Duprat. Maurice Bardèche meurt le 30 juillet 1998.